“Le Parlement de l’eau” de Wendy Delorme

Le Parlement de l’eau de Wendy Delorme, Cambourakis, 2025.

Le Parlement de l’eau de Wendy Delorme

***

Ça parle de quoi ? La narratrice convoque un Parlement des eaux dans lequel elle fait parler ses « entités », autant de « personnages » aqueux et aquatiques qui vont prendre la parole pour tenter de sauver notre planète qui se meurt. 

On trouve quoi dans ce livre ? Océan, Marais, Rhône, Rize, Delta… + beaucoup d’humour + un conte + de l’éco-anxiété + une critique acerbe et virulente de l’État policier, meurtrier et écocide + une langue facile, ample et pleine d’espoir.

Extraits choisis

« Elles sont toujours profondes, les eaux qu’on n’a pas explorées. Jusqu’à ce qu’on comprenne que le fond est une autre surface, l’envers de la première. »

***

« Le désir est une Crue, et parfois il déborde et vous envahit toute.

Le désir est une Crue, et l’on peut s’y noyer s’il manque l’affluent auquel se mêler.

Le désir est une Crue, et parfois lorsqu’il monte entre deux entités toutes gonflées d’orage, cela donne des Typhons et des Raz-de-Marée.

Esprit le sait trop bien. Elle qui ne peut empêcher la nostalgie d’enfler après avoir vu celle qui provoque ces Crues. De ces élans soudains qu’on ne voit pas venir, auxquels on ne s’attend pas. Pas des inondations après de fortes Pluies comme celles qui s’abattent sur Lyon depuis des mois. Non, sa personne-Crue est de celles qui sourdent d’une Source cachée logée au creux du ventre, courent sous la poitrine, jaillissent dans la gorge. De celles qui, après qu’elles se sont retirées, imbibent encore longtemps les nuits et leurs réveils.

Écho d’un grondement en souvenir d’Eaux fortes, au flot tumultueux. Et d’une odeur saline qui arrivait par vagues. De remous, chuchotements, venus de sous les draps. Gouttelettes de souvenirs s’étirant en rigoles le long des murs déserts d’une chambre à coucher, dont les vitres autrefois se couvraient de Buée. L’air en devenait moite. Quand le ressac venait, le bruissement s’amplifiait à mesure qu’une écume venait couvrir leurs corps. Ainsi se mêlaient leurs Eaux, sans pouvoir s’empêcher. Elles faisaient l’amour chaque fois qu’elles se retrouvaient. (…)

Le désir est une Crue, quand d’autres y voient le feu. »

***

« On dirait que ce matin attend quelque chose. »

Wendy Delorme © Patrick Gaillardin

Qu’est-ce que j’en pense ?

Oui, c’est le deuxième article concernant une œuvre écrite par Wendy Delorme. Mais force est de constater que Wendy Delorme, c’est super. Je vous parlais donc le mois dernier du Chant de la rivière (et de à quel point j’avais trouvé ça génial), je vous parlerai aujourd’hui du Parlement de l’eau (et de à quel point j’ai trouvé ça trop bien). Le Parlement de l’eau, lauréat, entre autres prix, du Gouincourt 2025, c’est le grand-œuvre de Wendy Delorme. L’autrice et activiste délivre dans ce récit toute la puissance de son écriture et de sa foi en la vie. Récits enchâssés mâtinés de mises en abîme, le texte est d’une profondeur quasi abyssale — et quand on voit pas le fond, ça fait peur. Rassurez-vous, tout au long du Parlement de l’eau le·la lecteur·ice est pris·e par la main : les voix des eaux, de la narratrice, de ses personnages, toustes nous guident dans les méandres des histoires qui sont racontées, qui se racontent, qui se croisent, se mêlent, se baignent les unes les autres dans une joyeuse plongée en éco-féminisme.

La narratrice est hyper-angoissée par l’état de la planète sur laquelle elle vit (la nôtre) (la Terre) (la seule, en fait). Et comment lui en vouloir ? Cours d’eau asséchés, pollués, fonte des glaces, disparition des espèces, extractivisme débridé, populations déplacées, violences policières… J’en passe et des meilleurs. Pour calmer tout ça — parce qu’elle a envie de vivre sa vie, heureuse, on la comprend, nous aussi — elle écoute les voix qui l’habitent et elle les retranscrit sur le papier. Ces voix, ses voix, ce sont toutes les incarnations de l’eau qu’elle a rencontrées dans sa vie — parce que son élément à elle, c’est l’eau (on l’avait déjà remarqué avec Le Chant de la rivière) : les rus, les ruisseaux, les rivières, les fleuves, les lagunes, les fleuves, les canaux, les étangs… Ces voix qui parlent en elle, à travers elle, vont tenter de trouver des solutions à la mort qui nous guette (oui, car, si la planète meurt, on meurt toustes avec elle) : s’auto-suffire, débétonner, vivre en marge, apprendre les noms des cours d’eau, des plantes, des arbres, cartographier les sols, retrouver les sources, s’organiser en rhizomes. Et la tentation de la grande crue qui emporte tout, catastrophe suprême, table rase du bien comme du mal, n’est jamais loin. Un grand livre, en perpétuel dialogue avec lui-même, jamais donneur de leçon, toujours inventif, qui passionnera toute personne qui aspire à vivre mieux, à vivre bien, à vivre grand. À vivre libre.


Où se procurer ce livre ? Gratuitement en bibliothèque municipale (catalogue des bibliothèques municipales de Paris, liste des bibliothèques de France) + neuf en librairie pour 23,50 € (liste non exhaustive des libraires en France) + d’occasion en librairie de seconde main (type Gibert, Boulinier…) + d’occasion sur des sites de seconde main (type Momox, Recyclivre…). N’oublions pas qu’en France, le prix du livre neuf est unique, c’est-à-dire qu’un livre neuf a le même prix partout, peu importe où on l’achète : alors, si on le peut, privilégions les librairies indépendantes et proches de chez nous. Merci à Elfie qui m’a offert ce livre !


La fiche d’identité du livre : Le Parlement de l’eau de Wendy Delorme, Cambourakis, 2025, 480 pages.

Précédent
Précédent

“Mauvaise Compagnie” par Anaïs Bourdet

Suivant
Suivant

“Diabolo menthe” de Diane Kurys