“Le Chant de la rivière” de Wendy Delorme

Le Chant de la rivière, Wendy Delorme, Cambourakis, 2024.

Le Chant de la rivière de Wendy Delorme

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Ça parle de quoi ? La rivière et la femme dialoguent : elles racontent, tour à tour, l’histoire de la maison de montagne sous laquelle l’une serpente et dans laquelle l’autre habite, l’histoire des deux jeunes femmes dont cette maison a abrité les amours interdites au début du XXème siècle.

On trouve quoi dans ce livre ? Un amour lesbien + des violences conjugales + un viol + un féminicide + une langue liquide, simple, sensuelle, amoureuse. 

Extraits choisis

« Le désir est une crue, et parfois elle déborde et avale tout. J’ai ressenti cela, pour toi, tu le sais aussi. L’asphyxie, lorsque j’ai attendu dix jours que tu me rejoignes la nuit, que tu veuilles vivre cette histoire. Le manque d’oxygène de te savoir très loin de tout désir. Et puis la source vive à laquelle s’épancher, quand le moment fut venu pour toi de m’accueillir, sur ta peau, dans ta vie. Je n’ai attendu personne avec cette ferveur-là. Nos premiers baisers ont eu le goût d’une eau venant désaltérer un immense incendie. »

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« Il m’est une raison, une seule, d’être en vie. Écrire avec la chair. En dénuder les fibres. Déchirer la matière solide du quotidien, de toutes les trames écrites, pré-écrites à l’avance, en faire de la charpie, et tout recommencer. »

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« L’instant s’est déployé comme le fait l’orage lorsqu’il se dilate dans un silence profond avant que vienne l’éclair qui perce une trouée puis que résonne le coup qui roule sur les tempes, tambourine sous les côtes jusqu’au muscle du cœur. Le temps d’une prière, car c’était une prière que j’adressais en creux, comme l’enfant que j’étais, pétrifiée devant la fenêtre, s’adressait au tonnerre qui venait des montagnes en roulant sur les plaines : ne vient pas me foudroyer. Vois que j’ai un cœur de gosse, et ne joue pas avec car il ne tiendra pas. C’est un organe fragile, même si ça ne se voit pas. Je le pensais résistant, élastique, résilient comme ces balles à pétrir qui reprennent toujours forme même quand on les écrase et les tord en tout sens. J’ai eu pour habitude de le lancer souvent, comme on jette un ballon dans une cour de récré, pensant qu’il serait chaque fois rattrapé en plein vol. Chaque fois j’ai dû le remettre en place dans ma poitrine, qu’il a fallu rouvrir d’un grand coup de canif, avant de plaquer les chairs de la paume de ma main pour refermer le tout, en aspergeant la plaie de gel désinfectant, puis suturer à vif entre les chéloïdes. Une vraie boucherie répétée maintes fois. Ça laisse des cicatrices. »

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« C’est qu’il me faut nourrir la brasier qui réclame, d’où naît la création. La forge dévorante, jamais rassasiée, qui a besoin de chair, de sacrifices vivants. »

Wendy Delorme par elle-même, “être chauve. C’est pas un choix, c’est pas powerful. C’est la chimiothérapie, dans le pays champion d’Europe du plus fort taux de cancers dans sa population. Parce que l’agro-industrie. Parce que la FNSEA. Parce que le cadmium. Parce que les lobbys du tabac. Parce que les PFAS. Parce que les microplastiques.”, Instagram, le 3 août 2025.

Qu’est-ce que j’en pense ?

Wendy Delorme est une écrivaine française, performeuse et professeure d’université. Elle a joué dans un film d’Émilie Jouvet (joliment intitulé Too much pussy !), fait partie d’un collectif d’écrivain·es queers et militant·es (joliment dénommé RER Q) aux côtés notamment de Rébecca Chaillon et d’Élodie Petit (aussi connue sous le joli nom de Gorge Bataille) et lauréate du Prix Gouincourt 2025 (ça aussi, c’est joli) (les lesbiennes sont décidément très fortes en noms) pour son roman Le Parlement de l’eau (ouvrage qui a également reçu le Prix Terre Bleue 2026 attribué par l’École Normale Supérieure de Lyon, preuve s’il en faut que l’œuvre de Wendy Delorme séduit à la marge, mais réussit aussi à taper en plein cœur de nos sacro-saintes institutions républicaines). 

Le Chant de la rivière, son avant-dernier roman, est un livre simple, doux-amer, qui coule de source. S’y mêlent la voix de la femme, qui s’isole dans une maison en presque ruine, à flanc de montagne, en attendant — peut-être — l’enfant à naître, et la voix de la rivière qui serpente, sous cette même maison. Au gré du texte, de ces paroles qui vont et viennent, du flux et du reflux des mots, le récit oublié des habitantes de cette terre abandonnée se fait jour : au début du siècle dernier, deux jeunes femmes se sont aimées, ont été séparées, se sont aimées au-delà de la séparation. Wendy Delorme se fait la voix de ces femmes silenciées et de cette eau invisible, et livre un texte où chacune reprend son pouvoir, réinvestit sa force, redevient un être dans le monde, une puissance féminine indomptée, indomptable. Le Chant de la rivière est très beau et remet à l’honneur une écriture profondément ancrée dans un territoire, dans une terre, dans une eau, avec pour compagne littéraire la très méconnue Maria Borrély, dont Wendy Delorme souhaite revisibiliser l’œuvre totalement oubliée. C’est un pari réussi puisqu’à la fin de la lecture du Chant de la rivière, on a envie de relire le roman qu’on vient de fermer, ainsi que de lire tout Wendy Delorme, tout Maria Borrély, et de consacrer plus de son temps à l’eau qui s’insinue dans les murs, aux récits lointains qui s’infiltrent dans nos histoires familiales, aux traces d’ombres sur les versants invisibles des montagnes, au vent dans les frondaisons, et surtout à « l’amour comme posture radicale en période de crise, globale, planétaire », à « l’amour comme bouclier, l’amour comme espérance, comme force de révolte », à « l’amour qui s’élèverait comme un grand cri de joie, de résistance aussi. »


Où se procurer ce livre ? Gratuitement en bibliothèque municipale (catalogue des bibliothèques municipales de Paris, liste des bibliothèques de France) + neuf en librairie pour 10 € (liste non exhaustive des libraires en France) + d’occasion en librairie de seconde main (type Gibert, Boulinier…) + d’occasion sur des sites de seconde main (type Momox, Recyclivre…). N’oublions pas qu’en France, le prix du livre neuf est unique, c’est-à-dire qu’un livre neuf a le même prix partout, peu importe où on l’achète : alors, si on le peut, privilégions les librairies indépendantes et proches de chez nous !


La fiche d’identité du livre : Le Chant de la rivière de Wendy Delorme, Cambourakis, 2024, 184 pages (format poche).

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